Fond départemental d'Art contemporain Dordogne
Espace Culturel François Mitterrand -Périgueux - Collection Mises au jour  2009 

Texte de Marie-Cécile Ruault-Marmande, Historienne de l'art
A propos de Procession - 2006

Techn. mixte sur toile - 100 cm x 200 cm

Face à cette immense toile, le spectateur reste d'abord dubitatif, ne sachant par où l'approcher, quel fil tirer pour dévider l'écheveau. Pourtant l'esprit est là, il se manifeste par un léger souffle, une évanescence qui émane de quelques silhouettes en procession.
De ces formes anthropomorphes, on cherchera vainement le visage – au plus la tête, semblant porter parfois une coiffe. Cette oeuvre, issue de la série des Natures mortes (2006-2007), traite de la finitude de l'homme. L'évocation de la distance parcourue, de l'espace entre les êtres est inscrite dans la matière grattée, recouverte et à nouveau rayée par l'artiste.
Dans des nuances de gris et de bruns d'où se détachent quelques éclats de couleur pourpre, ces empreintes figées dans le temps mettent en lumière la fragilité de nos repères. Peut-être un instant juste avant ou juste après le geste, dont on ne voit ici que des conséquences ou qu'une annonce, telle une calme insoumission aux règles du quotidien.


                       Artiste matiériste, Evelyne Jaffrain, s'attache à évoquer les questionnements de l'éphémère, de la fragilité et de l'esthétique des traces du passé. "Mon approche artistique s'inscrit à la fois dans le temporel et l'intemporel. J'investis un espace qui supporte des agglomérats de sable, de peintures et autres pigments formant des strates géologiques qui rappellent le déroulement du temps. Ma matière picturale évoque un archéologie personnelle et collective dans l'espace pluriel du passé". Evelyne Jaffrain travaille la matière pour y rechercher l'idée du temps qui use et à la fois magnifie ce qu'il n'a pu détruire. Ses oeuvres sont un fascinant hommage à la terre et aux substances telluriques que l'on retrouve également chez Antoni Tàpies, référence chère à l'artiste mais dont elle se détache peu à peu au fils des années pour épuiser d'autres thématiques et explorer de nouveaux modes d'expression.
                     Entre 2005 et 2007, l'artiste se consacre à la série des Natures mortes, présentant "un alignement d'objets dans une apparente esthétisation de la répétition " dans la veine de Nicolas de Staël et Giorgio Morandi. Dans son ouvrage, la Peinture cubiste, Jean Paulhan remarque que l'expression anglaise "still life", désignant la "nature morte", ajoute à l'idée de pose celle de silence. Ce temps suspendu et irrévocablement mort, ce temps d'arrêt et de silence si propre à ce genre pictural, Evelyne Jaffrain le fait subtilement ressortir dans des oeuvres comme le Banquet, Pompéï I et II, Nature morte à la coupe ou encore Nature Morte à la feuille. A l'occasion de l'exposition Cendres et autres Vanités (2007) à l'espace d'art contemporain La Tôlerie à Clermont-Ferrand, Evelyne Jaffrain présente pour la première fois des installations qui se ré approprient le concept des "vanités" hérité du dix-septième siècle. L'oeuvre w w w.5colonnes.com met ainsi en avant la fragilisation de l'information écrite par les blogs, les flashs sur le net et le zapping. Quant à l'installation Vanitas, elle montre,par un chassé-croisé d'images qui se dissolvent, comment le virtuel, dont la place est incontournable dans notre société, peut-être considéré comme une vanité.
                  L'artiste travaille depuis 2008 sur une nouvelle série, Paysages et Territoires, où elle traite du paysage en qu'espace poétique et du territoire en tant qu'espace déterminé. Les toiles sont plus blanches pour mettre l'accent sur le calme et la contemplation. Ce sont des fragments de sensations intérieures, une accumulation de non-dits ainsi que de souvenirs de son récent passage à l'Alhambra de Grenade. En ce sens, l'approche picturale d'Evelyne Jaffrain garde un caractère photographique : chaque toile apparaît comme une prise de vue qui exalte les détails d'un monde transformé en une abstraction. On y trouve notamment l'éblouissement que l'on ressent dans un village méditerranéen aux maisons chaulées; écrasées de chaleur et de lumière. Des oeuvres complexes, riches d'empreintes, mais cependant sans artifices inutiles.
(Crédit photo - Bernard Dupuy)